• "L'amiral rame sur la mare." Les élèves aussi.

     

    Mes élèves de CP ont commencé l'année avec la méthode de lecture "Je lis j'écris," (syllabique stricte estampillée Dehaene).

    Je ne suis absolument pas convaincue par cette méthode, les élèves ne me semblent pas progresser et ils s'ennuient manifestement. (Pour être totalement honnête, j'étais sceptique dès le début, je n'ai pas réellement choisi cet outil, je l'ai juste accepté par lâcheté, mais j'ai voulu jouer le jeu et tester objectivement.)

    Suite au visionnage de la conférence de Roland Goigoux et à un atelier  sur la Méthode Naturelle de Lecture et d'Écriture lors d'un stage ICEM (encore merci Stéphanie et Magali), je décide de tenter réellement la MNLE. 

     

    Après la visite dans notre école de fauconniers, je demande donc à mes CP d'écrire une ou plusieurs phrases au sujet de cette animation. En dictée à l'adulte pour la plupart d'entre eux, puisqu'ils ne sont pour le moment pas capables d'encoder (...).


    Les volontaires lisent ensuite leur production à la classe et les élèves votent pour la phrase qu'ils ont envie de travailler en lecture par la suite. La phrase retenue est "On nous a montré les yeux du hibou"

    Le soir, en APC, je décide de travailler cette phrase avec mes 5 loulous, pour qu'ils soient plus à l'aise dans le travail à venir.

    Nous comptons les mots, nous observons la majuscule et le point, nous relevons tous les graphèmes/phonèmes qui ont été étudiés auparavant, nous manipulons les étiquettes, ...  Et ça patine. Ils n'y arrivent pas. Ils n'y sont pas du tout.

    Je commence par me demander si ça s'explique par le fait qu'on leur recolle 1h d'école de plus, de 17h à 18h, après 6h de classe, alors qu'ils devraient être chez eux en train de s'amuser. Oui, manifestement, ça joue. Mais je sens qu'il y a autre chose.

    J'envisage qu'ils soient perdus par cette nouvelle forme de travail, eux qui ne faisaient que des fiches de syllabique jusqu'à présent. Possible. Mais j'ai toujours l'impression qu'il y a autre chose.

    Finalement,  je leur demande ce que veut dire cette phrase "On nous a montré les yeux du hibou." 

    "Ça veut dire que le hibou a les yeux orange.

    - Le hibou avait bien les yeux orange, mais ce n'est pas ce que dit la phrase.

    - Elle dit que c'est des rapaces.

    - On nous a bien expliqué tout à l'heure que les hiboux sont des rapaces, mais cette phrase ne dit pas ça.

    - Les hiboux vivent la nuit.

    ...

    Je finis par comprendre qu'ils ne savent absolument pas qui est ce "on", ni ce "nous" . Ils ne comprennent donc pas la phrase et bottent en touche.

    Mea culpa, j'aurais évidemment du vérifier la compréhension dès le début. Comme la phrase avait été produite par un élève, qu'elle avait été choisie par la classe, qu'elle se référait à quelque chose qu'on avait fait l'après-midi et qu'elle me semblait simple et explicite, je ne l'ai pas fait. Elle n'était en fait pour ces 5 enfants-là ni simple ni explicite.

    Par la suite, la phrase expliquée et comprise, ils se sont beaucoup plus investis et le travail a été fluide.

     

    Pour ma part, j'ai repensé à la méthode "Je lis j'écris". Et aux phrases qu'elle donne à lire :

    "Léo a salé la sole."

    "Une nuit la lune a lui sur la rue."

    " La sirène a sonné à l'arsenal."

    "Une sole séchée a alléché la souris."

    "L'amiral rame sur la mare."

    "Parti à la mare, Paco court sur le pourtour et rit tout le tour."

     

    J'arrête là, tout le manuel est de cet acabit. Et il restera dans le cagibi. (Oui, moi aussi je sais produire des assonances.)

     

    Je fais partie de ceux qui lisent les guides pédagogiques de méthodes. Je sais que le parti pris est d'apporter du lexique aux élèves. Intention louable. Mais tout ce qui est proposé est tellement étranger à la vie des élèves, tellement parachuté, tellement vide de sens qu'on n'y travaille finalement correctement :

    - ni la compréhension et le lexique (Compréhension de quoi ? Ça ne veut rien dire ! Quel lexique ? Des mots balancés de l'espace sans autre logique que les phonèmes qu'ils contiennent...) 

    - ni la lecture (totalement parasitée par le fait que les enfants ne connaissent pas les mots qu'ils lisent et ne peuvent donc pas auto-corriger leur déchiffrage).

     

    C'est dommage, hein, j'aurais vraiment préféré que ça soit efficace,  parce que suivre un manuel et faire des exercices dans le fichier me demanderait infiniment moins de travail que de construire des supports et des exercices au fur et à mesure au gré des productions des enfants. Malheureusement, avec le public accueilli dans mon école en tout cas, ça ne marche pas.

     

    « Un conseil de coopération où l'on coopère enfin !Ceintures de Nombres »

  • Commentaires

    1
    Cecilez
    Vendredi 1er Décembre 2017 à 17:06

    Merci de ce témoignage. Tellement vrai.

      • Samedi 2 Décembre 2017 à 11:33

        Merci à toi pour ton commentaire !

    2
    Bruno Martin
    Vendredi 1er Décembre 2017 à 19:58

    Bonjour et bravo pour ton choix (le second, pas celui que tu as subi ).

    Je me demande comment et par qui a été choisi la méthode de lecture avec laquelle tu as commencé l'année. Tu n'as fait que l'accepter écris-tu. Par lâcheté? Tu viens de montrer que tu ne l'es pas vraiment.

    Je vois autour de moi, d'autres exemples du même type. Des collègues qui se font intensément solliciter et conseiller pour passer à telle ou telle autre méthode.

    Tu défends la liberté pédagogique. Ce me fait pense que la bonne pédagogie et celle qui convient autant aux élèves qu'à leur enseignant.

     

      • Samedi 2 Décembre 2017 à 11:32

        Merci pour ton commentaire !

        Je suis nouvelle sur une grosse école d'application.

        En juin j'ai (bêtement, j'ai tendu la perche) demandé s'il y avait une harmonisation des méthodes sur l'école. On m'a répondu que oui. 

        L'équipe voulait justement changer de manuel, "A l'écoles des albums", utilisé jusque là,  paraissant trop difficile pour les élèves. Les collègues ont demandé l'avis de la conseillère pédagogique-formatrice à l'ESPE qui a très chaudement recommandé "Je lis j'écris", surtout pour les élèves en difficulté.

        J'en avais entendu parler, j'ai regardé d'un peu plus près, et j'ai senti que ça ne me conviendrait pas. Mais je n'ai pas eu le courage de monter au créneau. Pas en tant que nouvelle, pas en tant que non conseillère pédagogique et même pas PEMF. Pas alors que dans l'école dont je venais nous nous étions épuisées à défendre nos choix pédagogiques, de répartitions, ... J'ai choisi la discrétion, la paix et la facilité. Je vois maintenant que ce n'était pas le bon choix !

    3
    stephanie
    Dimanche 4 Février à 12:16

    Bonjour Carabouille,

    Merci pour ce témoignage et le bilan de cette expérience. 

    Pourrais-tu expliciter un peu plus la MNLE. Je comprends que les élèves produisent des phrases en dictée à l'adulte (ou pas); qu'un choix est décidé collectivement sur LA phrase a travailler mais... Ne la connaissent-ils pas par coeur avant même de passer au déchiffrage ?

    Je travaille le déchiffrage (en début d'année) à l'aide de phrases de leur quotidien mais crées par moi. Je m'appuie sur Brigaudiot.  Aujourd'hui, je pars de textes d'album de jeunesse.

    Le fait qu'ils connaissent la phrase avant m'interroge.

    Aurais-tu un exemple de phrase/texte de "déchiffrage" pour cette période de l'année ?

    Quand tu auras le temps... merci !

    Merci aussi pour les ressources que tu partages ;-)

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